L'influence des mass-média

L’influence des mass media est incontestable. Mais nous ne connaissons pas exactement encore ni sa nature ni son cheminement, ni surtout l’ampleur et le résultat de cette influence. Elle est d’ailleurs diverse suivant les media employés ; et combien d’autres facteurs entre en ligne de compte !

Mais au fond quelle est l’influence de masse exercée par les mass media ? Plusieurs de ces media, surtout les audio-visuels, exercent sur l’auditoire, une incontestable puissance d’envoûtement. Mais la plupart du temps, sauf pour le cinéma, ou à cause de la salle, de l’obscurité et du public, on est quelque peu victime des réactions du groupe, des messages sont captés dans un cadre et dans une atmosphère où l’individu n’est pas dangereusement exposé à perdre sa personnalité. Devant son poste de radio et de télévision, l’auditoire demeure libre de son choix et il conserve son pouvoir de contestation dont l’expression la plus facile sera de tourner le bouton.

Présence physique directe ; lieux ouverts à tout le monde ; déferlements passionnels, et surtout contrôle permanant exercé sur nos réactions par des voisins innombrables : nous sommes perdus dans la masse, absorbés et dominés. Il n’en est pas de même lorsque nous nous trouvons en face de nos postes de radio ou de télévision, ou que nous lisons nos journaux. Les idées qu’on nous propose sont peut-être au niveau intellectuel du plus grand nombre. Mais ce n’est pas par pression du plus grand nombre, ce n’est pas dans un climat de masse que nous cédons. Nous sommes standardisés, mais non pas massifiés au sens strict. En fait, nous sommes toujours seul à seul en dialogue avec nos interlocuteurs, et notre adhésion à ce qu’il nous propose n’est pas imposée par une contrainte extérieure. L’expression mass media souvent utilisée concerne donc moins le processus d’action psychologique que la masse des gens atteints en même temps par les mêmes messages.

Dans notre étude sur l’influence des mass media, nous devons donc connaître l’influence du contenu (de l’information) et l’influence du contenant (les mass media).

1 – L’influence du contenu :

Les mass media ne peuvent être évalués qu’en fonction de leur rôle politique, économique et social.

Du village à la ville, de la ville à la nation, de la nation au continent, l’information, de par son caractère immédiat et omniprésent, est passé à un échellon différent : le globe terrestre. Son extrême diversité, la multiplication chaque jour accrue de ses pôles d’attraction, le déferlement de jour en jour plus barbare aux oreilles nationales de noms géographiques issus de terres situées aux antipodes, jetés dès l’aube en pâture aux oreille de la concierge , du médecin, du paysan encore mal éveillé, créent une sorte de magma, d’où à chaque instant semble pouvoir sortir la guerre ou la paix sans plus laisser l’esprit en repos.

Est-ce un bien, est-ce un mal ? … La question est fausse : CELA EST !. « Nous n’avons pas d’autre choix », disait un commentateur lors du dernier alunissage. Les progrès de la technique sont tels que nous devons y entrer de plain-pied, sans quoi nous nous laisserons distancer.

L’homme habitué à la réflexion, qui est héritier de générations d’humanistes, peut s’épouvanter à l’idée de ce qui est proposé, offert, à un auditoire dont la principale caractéristique réside dans son disparate, son inégalité de culture, d’éducation et de degré d’évolution. Qu’il s’agisse de sociologues ou d’organisations actives dans ce domaine, chacun voudrait ramener le rôle de l’information à des normes répondant à ses idées propres ou à ses tendances. Mais si les mass media se soumettaient à tous ces conseils, parce qu’ils se doivent de répondre à des besoins de plus en plus grands, ils perdraient rapidement leur clientèle, et l’homme serait tout simplement moins, ou moins bien informé.

En effet dans ce disparate, l’information a accru la curiosité, et elle est susceptible des plus grands bienfaits : elle constitue un registre insoupçonnable d’excitants de l’esprit. Elle nous permet de prendre conscience des autres, et de nous-mêmes.

Pour mieux cerner les influences apparemment  contradictoires que provoquent les doses massives d’informations qui nous assaillent chaque jour.

Par la somme d’informations qu’ils reçoivent, ils sont amenés à émettre des jugements beaucoup plutôt, et aboutissent à un engagement qui était, jusque-là, réservé aux adultes, alors que leur activité et leur participation à la vie sociale, économique et politique ne se fera que plus tard.

D’autre part les jeunes ont, du fait de l’information, des aspirations et des ambitions que la génération présente ne pouvait avoir ; or l’éducation reçue ne développe pas chez eux les capacités nécessaires pour les réaliser.

Aussi, c’est en tout premier lieu les institutions et le système d’enseignement, à tous les niveaux, ont été violemment contestés. Par son caractère livresque et formaliste, par son autoritarisme culturel, l’enseignement ne correspond plus aux exigences  du monde moderne.

Livresque, déterminé presque exclusivement par l’écriture, cet enseignement traditionnel a contribué à atrophier, voire à perdre, le sens de la présence au monde.

Il se traduit par une rupture avec le milieu, avec les réalités humaines, et les problèmes véritables de la vie. Et sans vouloir prophétiser, nous croyons pouvoir affirmer que les réformes, progressivement accordées, ne changeront rien au problème fondamental ; elles ne peuvent que repousser l’échéance à laquelle nous serons inévitablement conduits : une transformation complète de notre mentalité, de la façon dont nous appréhendons les choses, une mutation profonde de l’esprit.

Un autre conflit, d’ordre moral et intellectuel, tend à séparer chaque jour davantage les jeunes des adultes. Amenés à connaître, par l’information, les différentes cultures, sans considération de frontière ou de couleurs, ils semblent s’être constitués, à l’échelle mondiale, en une culture spécifiquement jeune, qui s’oppose à la culture adulte encore enfermée dans des schémas traditionnels : musique jeune, coiffures jeunes, cigarettes de jeunes, vêtements jeunes, …

D’où une opposition de mœurs, de comportements, qui touche aux bases mêmes de notre société, et pose des problèmes ressentis de part et d’autre avec une égale acuité.

Nous y avons déjà fait quelques allusions : ce n’est pas l’information en tant que telle qui a changé, mais la manière de communiquer et d’informer. L’image et le son priment aujourd’hui sur l’écrit, et modifient profondément l’affectivité, et donc le raisonnement.

2 – L’influence du contenant :

Depuis quelques années, un sociologue canadien, Marshall Mc Luhan annonce la fin de la « Galaxie Gutenberg », titre qu’il a donné à son ouvrage de base. Il déclare que la civilisation occidentale, fondée sur l’écriture linéaire, était nécessairement contrainte d’être une civilisation de l’œil et de la raison. En effet, la simple fait de lire, ou d’écrire, donne à la pensée une forme linéaire ; c’est une forme de pensée qui va toujours du commencement vers la fin. Il suffit de devoir écrire pour être contraint d’ordonner ses pensées. Si l’enseignement du latin, est encore conseillé, c’est que, selon les pédagogues, cette langue favorise chez l’enfant l’esprit d’analyse et de méthode.

A partir de ces constatations, mac Luhan débouche  sur une interprétation historique de la civilisation occidentale : avec Gutenberg s’est ouverte une ère d’accélération technologique, qui est devenue la norme de la vie sociale. « Le caractère uniforme et reproductible à l’infini des fragments phonétiques qui constituent une ligne d’imprimerie a renforcé les philosophies d’inspiration mécaniste, t la pensée sérielle en mathématiques et dans les sciences ».

Par ailleurs, l’imprimerie a développé à l’extrême la conscience individuelle : le livre a permis à l’homme « alphabétique » de nourrir son besoin d’information dans la solitude, donnant par là même, naissance à l’individualisme, au divorce entre le savoir et le faire, à l’opposition du moi par rapport au monde.

Mais aujourd’hui, les mass media, et tout particulièrement la télévision, nous font quitter l’ère de la raison pour voguer vers une nouvelle ère orale, tribale à dimension planétaire.

« Pour comprendre les media » - deuxième volet de sa pensée – est l’adieu de Mc Luhan à la Galaxie de Gutenberg, ainsi qu’à son homme « typographique » des cinq derniers siècles, c'est-à-dire cet individu replié sur son moi. La ligne uniforme d’imprimerie cède le pas à d’autres sollicitation de nos sens, «  et le regard fixe du lecteur se disloque, entrainant dans la débâcle toutes les formes d’art et de société fondée sur l’imprimerie : la chaîne de montage cède la place à l’automation, la perspective à la composition d’ensemble à deux dimensions. Le passage d’un medium à l’autre s’accompagne d’une révolution dans le domaine de la production et de la culture, et provoque une crise aigüe des valeurs ».

Cette crise est ressentie de façon particulièrement violente à l’heure actuelle, où nous vivons l’enfantement de la technologie nouvelle. Ce n’est pas sans douleurs, pourrait-on dire, que l’homme typographique accouche de l’homme électrique.

Dans les arts également : l’imprimerie a conduit les artistes à ramener les formes d’expression au plan linéaire, descriptif et narratif : les peintres recopiaient la nature, les compositeurs construisaient des partitions, de façon presque mathématique, les chorégraphes utilisaient des conventions. Mais l’apparition des mass media a libéré l’art de ce carcan linéaire, pour nous faire entrer dans l’univers de la peinture abstraite, de la musique sérielle, …

Cette crise, qui est une sorte de révélateur de la mutation en cours, est uniquement transitoire :

« La division des facultés qui résulte de l’épanouissement  ou de l’extériorisation d’un seul des sens, est trait caractéristique du siècle dernier, au point que nous avons pu, aujourd’hui, prendre conscience, pour la première fois dans l’histoire, de la façon dont commence les mutations culturelles. Les individus qui sont les premiers à faire l’expérience d’une technologie nouvelle, qu’il s’agisse de l’alphabet ou de la radio, sont aussi que ceux qui réagissent le plus fortement … Le choc initial se résorbe ensuite graduellement, dans toutes ses relations, aux nouvelles habitudes perspectives. Or c’est dans cette phase ultérieure et prolongée d’adaptation de toute la vie personnelle et sociale au nouveau modèle de perception imposé par la dernière technologie, que réside la véritable révolution … »

Mc Luhan lance alors ce slogan, terriblement effrayant au premier abord « le medium est le message », c’est  lui-même, en tant que véhicule, qui est le véritable message, ou autrement défini : « La structure d’un système social est fonction de la nature des media servent à la communication, et non du contenu de ces communications. »

Ceci voudrait dire qu’un même texte, lu personnellement devant sa table de travail, ou entendu lire à la radio, ou vu lire à la télévision, aurait un autre effet sur notre personnalité selon le medium employé. A l’extrême, qu’une émission radiodiffusée ou télévisée soit intéressante, ou qu’elle ne mérite pas une seconde de réflexion, du fait que nous la regardions ou que nous l’entendions, l’un de nos sens subit une lente transformation, qui se répercute sur l’ensemble de nos schémas perceptifs, indépendamment de ce qui s’imprime sur notre esprit.

Mc Luhan parvient à une vaste vision anthropologique de l’histoire de l’humanité, en trois grandes étapes, nées de la dialectique qui se joue entre l’action des mass media sur nos sens, et la réaction de notre être tout entier à ces influx : l’ère de l’écriture, dont nous émergeons, se situe comme transition nécessaire entre l’ère tribale (ère première), et l’ère électrique dans laquelle nous entrons.

De manière plus concise, K.E. BOULDING résume de la façon suivante cette extraordinaire mutation dont Mc Luhan est le prophète :

« L’imprimerie a provoqué une explosion qui a entraîné l’atomisation d’un ordre ancien et solide en diverses particules humaines, individuelles, différenciées, mécaniques, donnant ainsi naissance à l’économie classique, au protestantisme et à la chaîne de montage. L’électricité, en revanche provoque une implosion qui unifie le système nerveux de toute l’humanité à un tout simultané, ce qui nous ramène au village tribal, mais à l’échelle, cette fois, de la planète. »

Cet événement de l’homme à une dimension un peu spiritualiste nous rappelle étrangement un autre « visionnaire », Le Père TEILHARD DE Chardin, faisant l’approche de sa ‘noosphère » :

« Que voyons-nous se produire dans le paroxysme moderne ? On l’a fait déjà, bien des fois remarquer.  Par la découverte, hier, du chemin de fer, de l’automobile, de l’avion, l’influence physique de chaque homme, réduite jadis à quelques kilomètres, s’étend maintenant à des centaines des lieues. Bien mieux : au prodigieux événement biologique, représenté par la découverte des ondes électromagnétiques, chaque individu se trouve désormais (activement et passivement) simultanément présent à la totalité des mers et continents – co-extensifs à la terre … »

Le Père Teilhard de Chardin a énormément marqué la pensée de Mc Luhan, catholique engagé, qui découvre une dimension chrétienne dans l’évolution technologique :

« Combien de croyants, et beaucoup plus croyants que je ne le suis moi-même, se sont jamais souciés de faire le moindre pas dans cette direction, je me suis aperçu qu’au point de vue religieux, elle avait une signification profonde. Par exemple la conception chrétienne du corps mystique – tous les hommes sont membres du corps du Christ – et en train de devenir technologiquement une réalité par le conditionnement électronique. »

Prophète ou escroc, pour ou contre Mc Luhan ? Il ne nous appartient pas de faire son procès : c’est très schématiquement que nous avons essayé de résumer sa pensée, dont les implications sont innombrables.

Il demeure que nous avons fait et mis en évidence un processus évolutif dû à l’influence directe des mass media, en tant que véhicules, processus auquel l’homme d’aujourd’hui se doit d’être sensible, et terriblement attentif. Ceci concerne tout particulièrement les utilisateurs des mass media (journalistes, producteurs, réalisateurs, …). Les mass media ne sont pas simplement des moyens, des canaux, bien commodes et propres à faire passer une information, ou à vendre du divertissement. Ils transforment bel et bien notre façon de penser et d’être ; à force de caresser nos sens, de les « masser », ils nous modèlent petit-à-petit.

Ceci dit, il nous est impossible – du moins actuellement- de le suivre dans ses derniers retranchements : la part qu’il accorde au contenu de l’information est véritablement trop infime ; elle est pour lui, en fait, inexistante. Ou pour reprendre son image du corps mystique du Christ (par ailleurs tentante), elle est extrêmement simpliste : l’électricité réussit – de par sa seule nature – là où, en vingt siècles, les messagers de la Parole ont échoué !

Mais précisément parce que nous croyons à l’influence même de la Parole, à la valeur propre de l’information elle-même,  Mc  Luhan nous  a  rendu  sensible à l’impérative nécessité de faire « un pas » vers la compréhension des mass media, avant d’essayer, tel l’apprenti sorcier, de les utiliser comme de vulgaire outils. Connaissons leurs effets, sachons comment ils transforment l’homme, pour permettre l’efficacité du message.

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